En Haïti, la décrépitude évolue comme une véritable pieuvre dont les tentacules « léthargisantes » se déploient sur tous les domaines d’activité, au point que ceux-ci deviennent de plus en plus moribonds. Le cinéma fait malheureusement partie de ces secteurs qui n’en sont point affranchis. Il est à un tournant critique, peut-être même à un point de rupture silencieux, pourvu qu’il soit encore temps de le sauver.
Jadis porté par des acteurs, producteurs, réalisateurs et autres professionnels animés d’une véritable gnaque, le septième art chez nous est littéralement en roue libre. Il n’y a plus de véritables ambitions artistiques derrière les pseudo-œuvres, et les récits sont de plus en plus désincarnés. À n’en plus douter, le cinéma, du moins ce qu’il en reste, s’est complètement éloigné de son espace symbolique — les salles obscures — pour se réfugier massivement sur YouTube. Ce déplacement n’est pas anodin : il traduit à la fois une mutation technologique et, surtout, un profond malaise structurel.
Pendant longtemps, la salle de cinéma représentait bien plus qu’un simple espace de diffusion. Elle était un lieu de consécration, un filtre naturel où seules les œuvres ayant franchi certaines étapes — écriture, production, direction artistique — pouvaient prétendre rencontrer le public. Aujourd’hui, cette barrière s’est quasiment désintégrée. YouTube, accessible à tous, a démocratisé la diffusion, certes, mais au prix d’une « médiocrisation » des standards.
Ce phénomène s’explique en partie par des réalités économiques. Le manque d’infrastructures, l’insécurité persistante, la disparition progressive des salles et l’absence de politiques publiques en faveur du cinéma ont poussé de nombreux créateurs vers le numérique. Publier sur YouTube devient alors une solution pratique, immédiate, et souvent la seule viable. Mais cette migration, faute d’encadrement, a ouvert la porte à une production massive et désorganisée, où la quantité tend à prendre l’ascendant sur la qualité.
Plus préoccupant encore est le retrait progressif de certains grands noms du cinéma haïtien. Gardons-nous de les citer pour ne pas rendre les véritables amateurs de films haïtiens encore plus nostalgiques qu’ils ne le sont déjà. Ces figures, qui avaient contribué à structurer le secteur et à lui donner une certaine crédibilité, semblent aujourd’hui en retrait, voire totalement absentes. Lassitude, manque de financement, désillusion face à un public volatil ? Les raisons sont multiples, mais leur silence laisse un vide que les nouvelles générations n’ont vraisemblablement pas le souci de combler.
Si de nouveaux visages émergent, tous ne portent pas la promesse d’un renouveau. L’absence de formation solide, de regard critique et de culture cinématographique se fait parfois cruellement sentir. Le succès facile, mesuré en vues et en abonnés, tend à remplacer les critères esthétiques. Certaines productions, largement partagées, peinent à dépasser un niveau technique et narratif élémentaire, mais bénéficient pourtant d’une visibilité disproportionnée. Ce déséquilibre nourrit un système où la médiocrité peut prospérer, faute de repères clairs et d’exigence collective.
