Le tout premier roman du journaliste Tom Kensley Marcel plonge le lecteur au cœur d’une histoire palpitante où le merveilleux et le réel cohabitent avec une étonnante harmonie. À travers son personnage principal, Ben — un homme solitaire, traversé par le deuil, l’impuissance et l’espoir d’un mieux-être — l’auteur nous confronte à un sacrifice ultime, digne des héros du panthéon national. Entre l’amour des siens et celui de la patrie, le choix s’impose alors comme un glaive salutaire capable de dissiper les ténèbres envahissantes.

Dès les premières pages, la réalité nous attrape. Telle quelle. Crue. Sans fard ni masque. Le tableau d’une famille déchirée, meurtrie, fraîchement endeuillée de plusieurs membres — à cause de l’insécurité qui ravage Haïti aujourd’hui — s’offre à nous. Les survivants tentent de prendre un nouveau départ en fuyant le pays. Ben, l’aîné, au milieu de cette épreuve, le cœur lourd, prend la décision de rester, à l’instar de ceux qui restent pour ne pas se perdre, pour ne pas oublier, convaincu que c’est aussi une forme de résistance. À travers la séparation brutale d’une mère et de son enfant, d’un frère et de son aîné, l’auteur nous force à regarder en plein visage les dégâts du chaos. Ces atrocités devant lesquelles nous détournons souvent le regard pour ne pas tomber dans le désespoir.

Cette première partie fracassante secoue le lecteur, suscite son intérêt et attise avec intensité sa curiosité. Loin de démordre, l’écrivain prend un virage inattendu et entraîne son personnage dans un univers merveilleux dont lui seul semble connaître les secrets. Il place son personnage dans les profondeurs d’un rêve, un véritable carrefour entre deux mondes, qui bascule sa vie à jamais. L’intrigue se construit autour d’un pouvoir impensable portant le poids d’un renouveau. Ben, ce personnage fragile du début du roman, devient progressivement une figure élue par l’Ordre des héros sincères, destinée à enrayer la machine de la mort qui menace son monde.

Au-delà de l’intrigue fantastique, le roman interroge la condition humaine dans un contexte de violence et d’incertitude, où chaque choix devient une forme de survie. Partir ou rester, agir ou tolérer, se laisser terroriser ou vaincre la peur : autant de choix que l’auteur expose à travers ses différents personnages. Cependant, loin de juger ceux qui partent, l’auteur encourage la seconde option. Dans le dialogue opposant Ben et sa mère, l’auteur, à travers son protagoniste, pose une question fondamentale : « Si tout moun ale kiyès k ap rete pou sonje ? Kiyès k ap di non ? » et ouvre ainsi une fenêtre sur l’importance de la mémoire et sur l’engagement citoyen.

Il va encore plus loin en faisant subtilement une réflexion sur la façon dont chaque citoyen peut contribuer à la reconstruction. Il dit dans la pensée de Ben : « Je n’irai pas défier la mort de face. Mais je peux commencer tout petit… protéger un voisin, avertir un inconnu, refuser le silence quand il est plus confortable de se taire. […] Mais je veux au moins empêcher une injustice de passer sans résistance. À mon échelle, je peux au moins être un obstacle. » Quelle belle recommandation pour vaincre la passivité et résister contre le mal. « S’ils veulent que tout le monde fuie, je veux être celui qui reste. S’ils veulent que tout le monde se taise, je veux être une voix, même basse. S’ils veulent obstruer toutes les issues, je souhaite être la voie ultime. »

On retrouve chez Ben les mêmes sentiments qui animaient Manuel dans Gouverneurs de la rosée du célèbre Jacques Roumain : la volonté d’agir pour le bien de tous, la détermination d’atteindre son objectif, l’amour de la patrie. Autant de traits caractéristiques qui rendent le personnage hautement digne du choix des héros sincères d’être le rédempteur de la nation. On retrouve également, comme chez Roumain, la force de l’amour. Ce sentiment universel qui rapproche les êtres, unit les communautés et peut briser les barrières les plus solides. Ces similitudes avec le génie de Jacques Roumain inscrivent l’œuvre dans une dimension intemporelle digne d’un classique littéraire.

À côté de l’histoire en elle-même, déjà captivante, nous soulignons la richesse linguistique de l’auteur. Son écriture séduit par des tournures stylistiques évocatrices qui éveillent chez le lecteur de profondes émotions. Avec des phrases soigneusement construites telles que : « Le pays se vidait de ses vivants, et la mort, elle, trônait avec une arrogante certitude que rien ne viendrait stopper sa course », ou encore « Le chaos s’est incrusté dans les moindres pores de la région métropolitaine de Port-au-Prince », sans oublier « Les pierres suintaient l’histoire, et le silence portait l’écho des tambours ancestraux », Tom Kensley Marcel déploie une écriture capable de séduire même les lecteurs les plus exigeants. Usant de la personnification, de la métaphore et de l’hyperbole, l’écrivain donne une âme aux espaces et aux situations qu’il décrit.

Toutefois, en dépit de sa richesse narrative, l’auteur pêche par la longueur de l’œuvre. Les personnages secondaires, particulièrement Ricot, l’ami de Ben, sont peu développés. L’ouvrage se situe ainsi à la frontière du roman et de la nouvelle : il emprunte au roman la complexité de son intrigue et l’imprévisibilité de son dénouement, tout en conservant certaines caractéristiques propres à la nouvelle. Cet aspect de l’ouvrage, qu’il relève d’un choix de l’auteur ou d’une inadvertance, affecte légèrement la qualité de l’ensemble.

En définitive, L’Ordre des héros sincères s’impose comme une réflexion profonde sur la quête de la paix, inscrite dans une synergie entre le merveilleux et le réel. Tom Kensley Marcel fait de l’amour le pilier central de cette épopée et l’issue essentielle à nos maux. L’auteur donne rendez-vous au public le 18 mai 2026 à l’occasion d’une vente-signature marquant la publication officielle de l’ouvrage.

Odca VALCOURT

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