Dans l’industrie musicale haïtienne, l’artiste engagé est désormais une espèce en état de raréfaction. Le manque à ce niveau est tellement criant que le citoyen nostalgique de Manno Charlemagne, John Steve Brunache… est à deux doigts de sortir en plein midi chercher un artiste engagé comme Diogène cherchait un homme. La sécheresse intellectuelle et la légèreté esthétique qui caractérisent la majorité des nouvelles propositions artistiques sont des symptômes évidents de cette pénurie qui ne cesse de s’amplifier.

Ils sont de moins en moins nombreux à prendre position sur des sujets d’intérêt public, en vertu du pouvoir d’influence que leur statut leur confère. Mais quand ils le font, c’est presque toujours en faveur du vide et de l’inutilité. Ce constat est encore plus alarmant chez ceux de la nouvelle génération. Des artistes à l’avant-garde sur le plan social, non motivés par la seule quête du gain, prêts à mettre tout leur poids dans la balance pour faire bouger les choses, on n’en trouve plus, de toute évidence.

Depuis l’Antiquité, l’art, dans toutes ses formes d’expression, a toujours été mis au service d’une cause plus grande que lui. Il est décevant de constater qu’aujourd’hui, dans le contexte haïtien, la musique, en tant qu’art majeur, est en passe d’être dépouillée de sa fonction de vecteur de conscience collective, suivant la perspective de l’historien de l’art Meyer Schapiro. « Où sont passés les créateurs conscients de l’engagement qui accompagne leur fonction ? Le citoyen lambda, fatigué des leaders politiques désabusés, vers qui pourra-t-il se tourner ? »

À la place de cette masse critique que pourraient représenter des artistes engagés, on observe une foule d’aliénés qui fonce droit dans un mur de nihilisme social. Ils paraissent très peu concernés par le sort de leur peuple. Une attitude qui se traduit par leur entêtement à quitter le pays à tout prix. Même ceux qui ont été à bonne école, pris dans le piège de l’entertainment, n’arrivent plus à faire la différence. Et puis il y a la trivialité, l’un des pires fléaux de la vie « HMIste », qui a fait basculer de très bons artistes du côté le plus vulgaire de l’art. Elle agit comme un centre de gravité qui aspire même les plus dignes.

Tom Kensley MARCEL

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