Par Louise Carmel BIJOUX

Il n’est pas exagéré de dire que la diaspora haïtienne joue un rôle crucial dans l’économie nationale. Ce n’est pas non plus un discours politique. Nombreux sont les économistes haïtiens comme Kesner Pharel, Eddy Labossire, Enomy Germain, Etzer Emile à l’avoir démontré à plusieurs reprises dans leurs interventions publiques et analyses.

Les transferts d’argent envoyés par les Haïtiens vivant à l’étranger permettent à des milliers de familles de subvenir à leurs besoins quotidiens. Selon le rapport le plus récent de la Banque de la République d’Haïti (BRH), ces envois dépassent les 3 milliards de dollars américains par an, représentant près de 20 % du PIB. Sans ce soutien, de nombreux enfants ne pourraient pas aller à l’école, et bien des foyers seraient incapables de payer leur loyer ou de se nourrir correctement.

Dans une interview accordée à Enquet’Action en juin 2020, Eddy Labossière souligne : « C’est la plus importante somme d’argent de notre économie. Elle permet même parfois de faire des importations.

Dans une conférence à l’Université Quisqueya, Etzer Émile rappelait que « les transferts ne remplacent pas une politique économique, mais ils sauvent des vies au quotidien ».

Même si cette participation ne touche pas directement aux fondements de la production nationale ou de l’investissement structurant, elle agit comme un filet de sécurité sociale dans un pays où l’État reste souvent absent.

Méfiance envers la diaspora : un héritage historique ?

Intéressons-nous maintenant à une réalité troublante : la méfiance persistante envers les membres de la diaspora, bien que ceux-ci contribuent de manière significative à la vie économique et sociale du pays. On leur exprime certes de la gratitude pour leur soutien financier, mais on leur ferme souvent les portes lorsqu’il s’agit d’accéder aux postes électifs ou de haute responsabilité publique et politique.

Ce rejet n’est pas nouveau. Il prend racine dans l’histoire fondatrice d’Haïti. Que ce soit dans déclaration de l’Indépendance en 1804 ou dans la Constitution de 1805, Jean-Jacques Dessalines, père fondateur de la nation, en définissant les caractérisques de l’Haïtien, exprime clairement la volonté de confier la gouvernance du nouvel État aux « enfants du pays », nés sur la terre mère et de ne jamais faire confiance aux étrangers. Le premier des haïtiens établit même les conditions pouvant conduire à la perte de la nationalité haïtienne.

Même si les constitutions qui ont suivi ont évolué sur bien des points, ce principe fondamental d’exclusion de citoyens nés hors de cette terre dans la sphère politique centrale a repris place dans les constitutions à partir du 19ème siècle. On peut y voir une forme de protectionnisme identitaire, un souci d’ancrer le pouvoir entre les mains de ceux qui vivent et souffrent quotidiennement les réalités du pays. Mais cela pose aussi une question cruciale : comment espérer reconstruire un État solide tout en marginalisant une partie de sa propre force vive ?

Comme l’explique l’historien haïtien Michel Hector, « notre conception de la citoyenneté reste marquée par une peur de la dilution nationale ». Pourtant, dans un monde globalisé, cette posture devient de plus en plus difficile à défendre rationnellement.

Faut-il continuer à bloquer l’accès politique aux membres de la diaspora ?

La question mérite d’être posée avec sérieux : doit-on continuer à empêcher les Haïtiens vivant à l’étranger ou ayant acquis une autre nationalité d’accéder aux plus hautes fonctions de l’État ? À première vue, le processus de naturalisation implique l’abandon, même partiel, d’une identité pour s’inscrire dans un autre récit national, une autre culture, une autre vision du vivre-ensemble.

Mais à rebours, si un Haïtien naturalisé ailleurs ou né sur une autre terre souhaite jouer un rôle dans la chose publique ici, il est légitime d’exiger une forme de « réhaïtianisation » : un ancrage renouvelé dans l’histoire, les valeurs, les luttes et les aspirations du peuple haïtien. Ce ne serait pas une punition, mais une démarche de cohérence.

Haïti n’est pas un pays comme les autres. Elle est la seule nation noire issue d’une révolution victorieuse contre l’esclavage et le colonialisme, une exception dans l’histoire mondiale. Or, les forces qui dominaient hier n’ont pas abdiqué : elles œuvrent encore, sous d’autres formes, à affaiblir cette mémoire et à faire regretter l’audace d’un peuple qui a osé briser ses chaînes. Jacky Lumarque s’adressant aux jeunes lors d’un forum à l’Université Quisqueya en 2022 rappelle qu’Haïti est le seul pays à avoir ce narratif à raconter : le pays qui a inventé le nouvel ordre mondial fait de liberté et de droit de l’homme.

Dans ce contexte, ceux qui veulent intégrer les sphères décisionnelles du pays doivent porter consciemment ce legs historique, le respecter, le prolonger. La loyauté ne se mesure pas seulement à un passeport, mais à l’engagement profond envers la mission historique d’Haïti, son peuple et sa souveraineté.

Entre compétences et échecs : une question de contexte ?

Un autre point souvent soulevé dans les discussions sur la reconstruction d’Haïti est celui des membres de la diaspora hautement diplômés et compétents à l’étranger, mais qui peinent à s’intégrer ou réussissent difficilement lorsqu’ils reviennent au pays. Ce constat, bien réel, mérite d’être nuancé.

Soulignons d’entrée de jeu que l’échec n’est pas uniquement réservé aux expatriés. Nombreux sont ceux qui vivent et travaillent en Haïti, possédant une expertise solide, mais qui rencontrent les mêmes obstacles. Cela soulève une question profonde : n’existerait-il pas une forme de “prédisposition à l’échec” propre au contexte haïtien lui-même ?

En effet, l’éducation en Haïti est largement déconnectée de la réalité socio-économique et culturelle. Elle forme selon des modèles étrangers, sans tenir compte des dynamiques locales, de la langue, des savoirs pratiques et de la réalité du terrain. Le système éducatif reste souvent théorique, élitiste, et déphasé.

Or, un pays ne peut se développer sans une éducation et une administration enracinées dans sa propre culture. Haïti est un pays de chaleur humaine, de flexibilité, de relations orales et communautaires, ce qui contraste avec la froideur bureaucratique, le formalisme et la verticalité de nos institutions actuelles.

Il devient donc crucial de penser un système éducatif et administratif endogène, fondé sur les réalités du terroir, sur les pratiques locales, les valeurs collectives, la langue créole et une compréhension organique des besoins du pays. Comme l’écrivait l’intellectuel haïtien Louis Joseph Janvier dès le XIXe siècle : “ Il faut faire une Haïti par les Haïtiens et pour les Haïtiens.”

Cela ne signifie pas qu’il faut fermer la porte à la modernité ou se couper du reste du monde. Il s’agit plutôt de bâtir un État enraciné dans sa culture, son système éducatif connecté à sa réalité, tout en restant ouvert aux mutations du monde contemporain. Il est tout à fait possible de s’ancrer localement tout en pensant globalement.

Cette question nous renvoie également au concept de transfert de compétences et à la nécessité d’un engagement collectif de toutes les forces vives de la nation. Il ne suffit plus que l’aide de la diaspora se limite au seul cadre familial. Le véritable enjeu est de penser des mécanismes pour élargir cet appui à des projets structurants d’intérêt national.

Le nombre d’Haïtiens qui réussissent à l’étranger représente un capital humain, économique, intellectuel et culturel considérable. Comment mettre ce capital au service du développement d’Haïti ? Toute la question est là : comment l’articuler concrètement ? Quels cadres, quelles structures, quelles politiques pourraient faciliter un tel apport de manière durable et bénéfique pour le pays ?

Réussir en Haïti aujourd’hui, c’est poser des actes concrets. C’est être capable de transformer les idées en actions, de tenir ses engagements, de faire bouger les lignes. Il ne s’agit plus seulement de discours ou d’intentions, mais de gestes clairs, posés avec la volonté de changer la donne.

La diaspora haïtienne et le renouveau culturel : propositions concrètes

La diaspora haïtienne, forte de ses expériences diverses et de ses ancrages multiples, peut jouer un rôle décisif dans l’élaboration d’un nouveau paradigme culturel. Bien que des barrières idéologiques et des cloisons socio-politiques limitent parfois sa participation réelle, il est essentiel de créer des passerelles permettant une implication constructive. La diaspora, par son capital intellectuel, ses ressources économiques et sa visibilité internationale, constitue un levier stratégique pour reconnecter instruction et production, et pour articuler apprentissage et transformation sociale.

La prise de conscience demeure le socle de tout éveil culturel. Elle suppose la réhabilitation des valeurs nationales fondamentales et la revalorisation de l’héritage haïtien dans toutes ses dimensions : littérature, arts, folklore, traditions populaires. Cet héritage, loin d’être un simple vestige, recèle un humanisme puissant : amour de la patrie, respect de la nature, dignité du travail, attachement à la terre natale, beauté de l’art et respect de l’autre. Ces valeurs constituent un rempart contre l’aliénation culturelle et une base pour la reconstruction identitaire.

Aujourd’hui plus que jamais, il est impératif de valoriser notre patrimoine littéraire, de préserver nos œuvres artistiques et de revitaliser notre folklore. Il s’agit d’inventorier et de sauvegarder nos chansons, nos danses, nos contes et nos mythes, mais aussi d’assurer la conservation rigoureuse de nos objets d’art et de mémoire dans les musées nationaux. Cette tâche n’est pas seulement un acte de préservation : elle constitue un devoir de transmission, une source de fierté et un acte de souveraineté culturelle.

Dans ce processus, la diaspora peut contribuer de plusieurs manières : en soutenant la recherche et la documentation, en facilitant des échanges culturels et universitaires, en investissant dans des projets de sauvegarde et de diffusion, et en participant activement à la construction d’une image positive d’Haïti à l’échelle internationale. En dépit des obstacles, son implication reste indispensable pour renforcer le lien social, stimuler la créativité collective et inscrire Haïti dans une dynamique de renaissance culturelle durable.

Conclusion

En Haïti, on observe avec attention le comportement de notre diaspora, particulièrement celle des États-Unis, qui est l’une des plus importantes en nombre et en impact. On se souvient de son rôle actif dans des moments clés : sa mobilisation contre le lien stigmatisant entre Haïti et le VIH/SIDA, ou encore son engagement farouche contre le coup d’État de 1991. Des figures telles que Père Gérard Jean-Juste ou Farah Juste ont été parmi les symboles forts de cette période.

Cependant, on constate aujourd’hui une redéfinition de la mobilisation diasporique. La diaspora post-1986, qui agissait en bloc, avec des actions collectives fortes, semble aujourd’hui fragmentée en une multitude de micro-mouvements. Comme on dit en créole : Pise Gaye pa Kimen. Cette dispersion empêche les grandes mobilisations unifiées d’autrefois.

Comment alors retrouver cette force collective? Comment reconstruire une mobilisation structurée, influente, interconnectée, capable d’appuyer des actions concrètes pour Haïti ? La transition numérique, mal exploitée, aurait pu offrir des outils puissants pour unir et organiser. Hélas, ce potentiel est en grande partie perdu. Il est peut-être temps de repenser la stratégie, de recréer du lien et du sens commun autour d’un projet national fédérateur.

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