En Haïti, la fragilité des institutions est souvent attribuée à la corruption nourrie par l’impunité. Ce phénomène n’épargne pratiquement aucun secteur. Même ce système informel que l’on désigne, parfois avec complaisance, sous le nom de Haitian Music Industry (HMI) semble reproduire les mêmes dérives. Cette sphère musicale, déjà marquée par un fonctionnement précaire et peu structuré, paraît à son tour contaminée par des pratiques douteuses. Dans une lecture inspirée de Pierre Bourdieu, on pourrait y voir une forme de reproduction sociale où les logiques dominantes de la société se répliquent presque mécaniquement dans le champ culturel.

Depuis longtemps, artistes et observateurs dénoncent des irrégularités qui traversent l’ensemble du milieu. Plusieurs voix du secteur musical s’en sont fait l’écho. Le groupe Zenglen, par exemple, critique les promoteurs malhonnêtes dans la chanson BS Production. De son côté, BIC s’en prend aux animateurs et opérateurs de radio jugés opportunistes dans « A Suiv », tandis que PIC exprime une amertume palpable dans « HMI sa pa dou ». Pourtant, malgré ces dénonciations répétées, le système semble solidement ancré et difficile à ébranler.

Depuis près d’une décennie, l’idée même de « hit » dans ce milieu semble s’être détachée de la qualité artistique. La popularité d’une chanson dépendrait moins de sa valeur musicale que de la puissance financière de l’artiste ou du groupe qui la promeut. À force d’être diffusés en boucle sur certaines stations de radio, des morceaux parfois de qualité discutable finissent par s’imposer dans l’espace public.

Le public, exposé continuellement à ces diffusions, en vient à mémoriser et à reprendre des refrains qui, dans d’autres circonstances, n’auraient peut-être jamais atteint une telle visibilité.

Dans ce contexte, la stratégie dominante pour transformer n’importe quelle soupe musicale insipide en chanson à succès consisterait, pour certains acteurs, à rétribuer des animateurs ou des opérateurs de radio disposés à favoriser sa diffusion. Il convient toutefois de préciser que tous ne participent pas à ce type de pratique. Le paradoxe réside dans le fait que des artistes reconnus, parfois adulés pour leur talent, se retrouvent mêlés aux mêmes mécanismes que des chanteurs moins établis cherchant désespérément à se faire remarquer.

Dans ce système, obtenir un tube peut devenir une question de moyens : plus les ressources investies sont importantes, plus la chanson bénéficie d’une forte rotation et de commentaires élogieux.

Ces transactions sont souvent présentées sous le couvert de la « promotion ». Mais dans un pays où les circuits légaux et structurés de l’industrie musicale restent embryonnaires, la frontière entre promotion et corruption devient particulièrement floue. Cela expliquerait pourquoi certaines stations diffusent parfois la même chanson à plusieurs reprises en l’espace d’une heure, accompagnée de commentaires enthousiastes d’animateurs qui n’hésitent pas à prolonger leurs interventions pour valoriser le morceau. Une telle dynamique crée inévitablement un déséquilibre : des artistes talentueux, mais dépourvus de moyens financiers, se retrouvent marginalisés ou invisibilisés.

Les témoignages recueillis dans le milieu suggèrent que ces pratiques peuvent aller encore plus loin. Selon le récit d’un jeune animateur d’une émission consacrée au Compas direct, certains managers ou responsables de groupes iraient jusqu’à proposer des sommes supplémentaires afin que leurs rivaux soient écartés ou ignorés durant les programmes. Une stratégie qui permettrait d’influencer indirectement les débats et la perception du public.

Cette situation contraste fortement avec les pratiques en vigueur dans la plupart des autres pays, où les artistes perçoivent généralement des royalties lorsque leurs œuvres sont diffusées à la radio. En Haïti, le mécanisme semble parfois inversé : au lieu d’être rémunérés pour la diffusion de leurs créations, certains artistes se voient contraints de payer pour obtenir de la visibilité. Un paradoxe révélateur des dysfonctionnements structurels qui continuent de marquer ce secteur culturel.