Est-il bien vu de chanter l’amour (Éros) dans le milieu évangélique ayitien ? Une question a priori ridicule si l’on considère la dimension universellement assujettissante de l’amour éros. Pourquoi ne serait-il pas bien vu, d’ailleurs ? Serait-on tenté de se demander. Cependant, un recours à des lunettes sociologico-religieuses dans le contexte ayitien dévoilerait tout le bien-fondé de la question de départ. La religion, telle qu’elle est pratiquée et entendue en Ayiti, impose une austérité morbide et une pudeur maladive au chrétien. Ce, à un point qu’il ne lui est même pas permis de parler ouvertement de sujets trop sensuels sous peine d’être associé au démon. D’où le tollé observé sur les réseaux à la suite des sorties respectives de : “Ala bèl” de Salil Lira, “Ti doudou” de Frè Gabe et “Moun pa konn renmen konsa” de Loutchina. Trois artistes confirmés du secteur évangélique qui traitent de l’amour éros dans des chansons, ce qui semble choquer les plus conservateurs de ce milieu. Un réflexe sans doute assimilable au symptôme d’une indigestion des prescrits bibliques. Comme si le chrétien n’était pas un être humain comme tous les autres, avec toutes les composantes chimiques le portant naturellement vers “l’éros”.
Toute considération religieuse mise à part, l’art ne confère-t-il pas à celui qui le pratique cette liberté de pouvoir tout explorer ? Le processus créatif des artistes appartenant à ce secteur fait-il exception ? Selon les moins radicaux, ces chansons sont inspirées par le diable ; d’autres, de la catégorie extrémiste, sont allés rapidement jusqu’à taxer les œuvres en question d’incitation à la fornication. À juste titre, on dira que cette dernière opinion est trop facile puisque ces artistes ne sont pas suivis uniquement par des jeunes célibataires ; ils comptent aussi des couples mariés parmi leurs nombreux fans.
Parler d’amour dans sa dimension affective et conjugale n’est pas nécessairement impur. La Bible elle-même, par moments, y va à fond sur cette réalité. Le Cantique des Cantiques célèbre l’amour passionné entre un homme et une femme avec une poésie d’une grande intensité. Donnons sa place à chaque argument : Salomon lui-même, décrit dans le livre saint comme l’un des préférés de Dieu, ne détient-il pas le record en matière de femmes et de concubines ?
Réduire l’expression artistique chrétienne à des thèmes exclusivement “spirituels”, en excluant toute évocation de l’amour humain, revient à fragmenter l’expérience que Dieu a pourtant créée dans son intégralité. L’Éros, lorsqu’il est inscrit dans une vision saine et responsable, n’est ni vulgaire ni profane ; il est une dimension de l’amour voulu par Dieu.
Tom Kensley Marcel
