Par Louise Carmel Bijoux
Anacaona : mémoire autochtone, identité créole met en lumière un pan souvent occulté de l’histoire d’Haïti, rarement célébré dans nos récits collectifs de fierté.
Anacaona : mémoire autochtone, identité créole met en lumière un pan souvent occulté de l’histoire d’Haïti, rarement célébré dans nos récits collectifs de fierté. Il s’agit de l’histoire millénaire des premiers habitants du territoire.
À travers une pluralité de disciplines artistiques, l’œuvre cherche à retracer, avec réalisme et sensibilité, une épopée qui se termine tragiquement dans le sang versé de ces ancêtres. Huttes, hamacs et autres artefacts sont projetés sur un écran géant et installés sur la scène à la Place des Arts, hôte de l’événement.
Cette mémoire, la plus ancienne depuis l’arrivée des conquistadors, nous transmet des valeurs profondes : l’entraide, le don de la terre, l’harmonie avec la nature, l’hospitalité, le respect de la parole donnée. Les acteurs, par leurs costumes, se sont rapprochés des tenues traditionnelles de l’époque.
La rencontre d’Anacaona, celle qui donne son nom à l’œuvre, avec Ovando est rejouée à travers une mise en scène habitée. Depuis son siège, le spectateur perçoit aisément la trahison d’Ovando, qui ne vient pas ébranler les valeurs d’accueil et d’ouverture de son hôte, mais souligne plutôt l’altérité profonde entre deux mondes : d’un côté, une Europe esclavagiste tout juste sortie de la nuit des âges, avide d’exploitation ; de l’autre, un « Nouveau Monde » jusque-là inconnu, porteur d’une civilisation solaire, en harmonie avec la nature.
La trame se poursuit avec la décimation brutale d’un peuple non préparé à la violence qui s’abat sur lui. Certains résistent en pratiquant le marronnage, s’échappant dans les forêts pour préserver leur liberté. Puis vient l’arrivée du monde africain, débarqué des cales des navires négriers, sur cette terre déjà meurtrie. Eux aussi seront malmenés, mais de ce choc historique naîtra une autre forme de résistance et, en fin de compte, une victoire sur la déshumanisation.
Anacaona : mémoire autochtone, identité créole est une œuvre résolument engagée. D’abord parce qu’il est rare, dans les propositions artistiques, de puiser dans la mémoire des premiers peuples. Ensuite, parce que dans un contexte diasporique, où l’ancrage identitaire est souvent moins vivant que sur le territoire national, ce choix relève d’une volonté forte : celle de rappeler, d’oser évoquer un pan de l’histoire méconnu ou mal connu.
Chez nous, la suprématie de l’attachement à l’Afrique – légitime et précieuse – semble parfois exclure toute possibilité de se raccrocher à d’autres dimensions de notre héritage, qui ne sont pourtant ni secondaires ni moins valables. En dehors du Vodou et de la langue créole que nous avons façonnée, peu d’espaces sont accordés à la valorisation des peuples premiers.
C’est pourtant un territoire mémoriel et symbolique que le monde de la recherche, de l’art, voire certains influenceurs, gagneraient à explorer davantage. Ce « monde oublié », nous le pensons lointain, mais il imprègne profondément notre identité contemporaine.
Il faut tout de même rappeler que représenter une pièce consacrée aux premiers peuples, dans une métropole du Québec, une terre marquée elle aussi par des rencontres historiques entre mondes radicalement différents, confère à cette œuvre une portée engagée indéniable.
À l’intention de la jeune génération, ou de ceux dont le seul contact avec l’histoire se limite aux manuels scolaires haïtiens, l’œuvre rappelle avec force que notre histoire ne commence ni avec l’arrivée des conquistadors, ni avec la traite des Africains réduits en esclavage.
Se ressourcer dans une époque où des ancêtres ont pris le temps de créer une culture fondée sur le respect de la terre, une agriculture durable, une spiritualité mettant l’humain, l’animal et l’eau en résonance avec le cosmos est non seulement rafraîchissant, mais profondément nécessaire. La prospérité et l’harmonie évoquées dans cette narration devraient nourrir notre imaginaire collectif et inspirer la construction de nos lendemains.
Anacaona : Mémoire autochtone, identité créole porte bien son nom. Elle réinscrit dans notre identité plurielle une composante trop souvent occultée.
L’œuvre peut présenter quelques faiblesses perceptibles par des spécialistes des disciplines convoquées, mais elle a le mérite d’ouvrir des pistes pour les chercheurs, les artistes et tous ceux qui explorent des formes alternatives de curiosité, loin des sentiers battus.
Le chantier de réflexion sur les multiples facettes de l’identité haïtienne – ce prisme complexe – a plus que jamais besoin de voix, de bras, d’initiatives, à un moment où nos repères s’érodent. Le cas de Dessalines, par exemple, en est symptomatique : on cherche à le réhabiliter tout en l’instrumentalisant parfois dans des logiques qui trahissent son message profond.
Cette œuvre de l’espace Culturel Vertières, dont l’une des missions est précisément de créer des ponts entre cultures autochtones et créoles, mérite de partir en itinérance, dans l’espoir que son message soit entendu et que l’histoire des premiers peuples d’Haïti retrouve enfin sa place dans les récits légitimes de mémoire collective du monde.
