Partout où l’art est pratiqué sous ses différentes formes, de la danse à la peinture, en passant par la musique et le cinéma, une activité l’accompagne comme un corollaire indéniable : la critique d’art. Il s’agit d’un exercice discursif remontant au milieu du XVIIIe siècle, dont la légitimité se mesure à l’aune de la production artistique elle-même.
Étrangement, cette activité fait défaut dans l’univers artistique ayitien, où la production, pourtant significative, en aurait grandement besoin. Affirmer, sans enquête préalable, qu’il n’existe pas de critique d’art dans le pays relèverait d’une spéculation abusive ; cependant, force est de constater qu’aucun élément tangible ne permet véritablement d’en attester l’existence structurée.
Pour étayer ce constat, un examen des dimensions ontologique et fonctionnelle de la critique d’art s’impose. Celle-ci consiste en une opération visant à juger une œuvre à l’aide d’outils théoriques relevant du descriptif, de l’évaluatif et du prescriptif. En termes plus accessibles, il s’agit de confronter l’œuvre aux règles et aux techniques de création établies afin d’identifier les points où celles-ci sont respectées ou transgressées. En ce sens, la critique d’art peut être comparée à une instance de régulation et de contrôle, à l’image d’un parlement face à un gouvernement. Son absence entraîne inéluctablement une forme de désordre au niveau structurel.
Cette absence de critique dans le milieu artistique ayitien résulte de causes relativement complexes. Pour les appréhender, il convient de mobiliser au moins deux champs théoriques : la sociologie et le mercantilisme. D’une part, les créateurs ayitiens manifestent souvent une certaine réticence face à la critique, en particulier lorsqu’elle est négative. Faute d’une éducation et d’une socialisation à cet exercice, ils peuvent y voir une atteinte à leur intégrité intellectuelle, voire une remise en cause de leur génie, ce qui peut engendrer des réactions d’hostilité. Cette disposition, généralement observée, peut être interprétée à travers le concept d’habitus, dans une perspective bourdieusienne.
D’autre part, cette hostilité produit un effet dissuasif sur les critiques eux-mêmes, qui en viennent à s’autocensurer afin d’éviter les conflits avec les artistes. Ce phénomène est particulièrement marqué dans le domaine musical.
Sur le plan commercial, la situation n’est guère plus favorable : les médias accordent peu d’espace à l’art et à la culture, en raison du faible intérêt des annonceurs. Et lorsque ces derniers s’y investissent, ils attendent souvent une mise en valeur flatteuse des artistes associés à leur marque, au détriment des exigences d’objectivité qui devraient pourtant régir le travail critique.
S’il est admis que la critique d’art constitue une instance régulatrice, il convient également de reconnaître que son absence engendre des dysfonctionnements dans l’ensemble du champ artistique. À terme, c’est la monotonie qui menace : les artistes, toutes disciplines confondues, risquent de se complaire dans leur zone de confort, limitant ainsi leur créativité et empêchant leurs œuvres d’atteindre une véritable plénitude expressive.
