Depuis à peu près une décennie, un malheureux constat s’offre à l’entendement collectif s’agissant du carnaval haïtien : ce n’est plus qu’un corollaire de l’identité nationale nettement affaibli. Cela va en s’amplifiant et d’aucuns craignent que la tradition du carnaval ne s’effrite jusqu’à son annihilation dans le vécu haïtien. La conjoncture politique, marquée par des crises à l’évidence inextricables, y a joué et y joue encore un rôle. De moins en moins de gouvernants prennent véritablement la mesure de la gravité de la situation à ce niveau. Dommage ! Depuis quelque temps, le pays assiste, impuissant, à l’entrée du carnaval haïtien dans la sombre catégorie des patrimoines en danger. Plus on essaie de l’organiser suivant des approches médiocres, plus le rendez-vous semble perdre du faste qui le définissait. Il faut absolument le protéger à travers une politique publique exclusive et sincère qui tienne compte des plus fondamentales raisons d’agir vite en ce sens.

Parmi les manifestations indispensables à la pérennisation de l’Haïti profonde, le carnaval caracole en tête. Il est d’ailleurs une espèce d’échangeur artistico-culturel permettant à toutes les composantes identitaires relevant de l’histoire, de l’anthropologie, de la sociologie, de la politique […] de s’entrecroiser sans choc. À ce titre, le carnaval est ce qu’il y a de plus expressif de toute la chaleur qui caractérise notre essence de peuple afro-caribéen et descendant d’esclaves. Et la liste peut s’allonger !

Le carnaval est le creuset de représentativité sociale par excellence, laquelle s’exprime à travers la grande diversité des propositions artistiques. Loin devant l’opéra, le carnaval est cette œuvre qui fait véritablement intervenir, de manière quasi autonome, tous les arts fondamentaux et mineurs suivant la vision de Charles Batteux. C’est cette manifestation culturelle où le street art côtoie la peinture de maître, où l’on voit la musique savante se partager une scène avec le rara, et ainsi de suite. Ainsi, il permet à des artistes représentant un vaste échantillonnage social d’y extérioriser, dans une poussée phénoménologique, tout ce qui fait l’essentiel de la réalité de la vie dans leur milieu d’origine respectif. En l’occurrence, cette fête populaire est une scène où se déploie une dialectique du réceptacle et de l’exutoire. Cette seule fonction suffirait à justifier que le pays ne saurait s’en passer. Ça peut continuer !

Le carnaval haïtien, à travers le temps, incorpore des éléments qui constituent une affirmation historique de la liberté du peuple haïtien. Le masque notamment, en tant qu’accessoire de déguisement, est intimement lié à notre passé révolu d’esclaves. Selon des historiens, le port du masque, pendant les festivités populaires dans la colonie, était un luxe auquel les esclaves n’avaient pas droit, tout comme c’était peut-être le cas pour la soupe au giraumon. Donc, au même titre que cette dernière, le port du masque est originellement un moyen de balayer les interdits coloniaux. Mais encore…

Plus que des festivités populaires réservées au défoulement et à la débauche, le carnaval haïtien est une forme de baromètre qui permet de mesurer le rythme et le sens de l’évolution des mœurs, croyances et traditions dans la société. Étant un terrain propice à la manifestation des phénomènes sociaux de tout ordre, des études scientifiques peuvent y être menées afin de produire de nouvelles connaissances…

Tom Kensley MARCEL

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